Ecrire, or not écrire ? Chapître I : la pression
Ecris, qu'on m'a dit... plus facile à dire qu'à faire. Est-ce que c'est si simple, d'écrire, de pondre quelque chose tout droit sorti de sa tête, quand on l'a de plus assez tordue ? Jamais je n'aurai l'inspiration, et ce samedi je serai directement branchée sur Radio Shame-on-U, j'entends déjà fuser les commentaires étonnés, s'afficher les mines contrites, sourdre les ricanements peut-être aussi. Parce qu'il faut bien le dire, personne ne croit en moi, je suis une solitaire de la pensée, une rêveuse improductive, une idéaliste pessimiste qui fauche l'avenir sous ses pieds, ratant de peu les orteils qui dépassent, coupant à l'avance les racines des lauriers de ma célébrité future. Il y a pire que la reconnaissance posthume, c'est la non-reconnaissance pré-posthume, celle que je revendique pour mon cas désespéré...
Ecrire...
Quoi ?
Il ne m'arrive jamais rien. Ma vie est monotone, pas d'aventures sinon celle de retrouver où j'ai bien pu ranger la dernière facture d'EDF. Aucun frémissement sinon celui de passer le 15 du mois, date à laquelle Free encaisse son dû, avec toujours la hantise que de mauvais calculs de ma part n'aient asséché mon compte, et que je me retrouve sans Internet.
"Hein, Alexandre, qu'il ne se passe rien dans ma vie ?" Il me regarde, l'arcade sourcilière levée, interrogatrice. "Ben oui, regarde, les gars m'ont mis la pression pour que j'écrive un texte d'ici samedi, et rien à faire, l'inspiration ne vient pas. Si au moins j'avais une vie palpitante, je ne me poserais pas la question de ce que je vais pouvoir pondre, j'aurais les moyens d'éviter l'humiliation suprême." "Parle des jobs que tu as connus", me suggère Alexandre.
"Quels jobs ? Bel itinéraire que le mien, j'ai quasi rien fait de ma vie. Un peu gardé un enfant, c'était pas mal, nos horaires de sieste étaient compatibles. Un peu vendu des moules à gâteaux, pas de quoi en faire un plat... J'ai aussi fait quelques photos d'avant l'ère numérique, me fallait toute une pellicule pour en sortir une de réussie - pardon, pas trop ratée plutôt. Rédigé quelques articles allant avec, parait que c'était publiable, en tous cas c'était payé en cacahuètes des cocktails plus qu'en monnaie sonnante et trébuchante. Mais enfin, je ne vais pas nier - garni"( ajoutai-je pour faire rigoler Alexandre, avec succès)"que je n'étais guère payée plus que ne valait ma production. Voyons, qu'est-ce que j'ai fait d'autre ? Recouvrir des livres dans une bibliothèque le temps que j'étais jeune et au maximum de mon potentiel... c'est dire !... "
Un gros soupir monte de mon coeur (connecté à ce moment-là en direct sur mes poumons, pour ceux qui se montreraient pointilleux sur les détails anatomiques). Alexandre prend pour l'occasion une mine compatissante. Toujours prêt à m'écouter, ce brave Alex, mais d'ordinaire c'est plutôt lui qui parle, pendant que je lui sers un plateau de petits gateaux dont il raffole. Là, je vois bien que je l'afflige, il en a tout juste grignoté douze.
"Allons, Alexandre, ne te laisse pas abattre. J'ai déjà vécu pire, je m'en remettrai. Vivement dimanche, c'est tout ce que je dis".
Je regarde fixement un gâteau rond veiné de fils de chocolat, cherchant désespérément une inspiration qui ne vient pas. Alexandre s'empare du gâteau et l'engloutit. Dans un vertige, j'ai l'impression que tout mon courage sombre avec le biscuit dans les profondeurs de son estomac.
"C'était le dernier", constate tristement Alexandre, me coulant un regard suppliant.
"Eh oui", fais-je en prenant moi aussi l'air affligé. J'en ai un autre paquet dans un placard mais j'en veux un peu à Alexandre d'avoir ainsi englouti un espoir de début de commencement d'ébauche de récit.
Comprenant qu'il n'aurait pas de rab, Alexandre s'étire et me dit aimablement : "Bon, écoute, merci en tous cas, c'était bien bon, comme d'habitude. Bon courage, j'espère que tu vas y arriver".
Lui-même a l'air si peu convaincu que je me sens d'un coup complètement démoralisée. Je me lève pour le raccompagner, traînant des pieds. Je croise à l'angle du salon le reflet du miroir, mais évite consciencieusement de m'y attarder : j'ai une mine sinistre d'écri-vaine, je le sais.
L'air dehors est chaud, des odeurs de vanille s'élèvent du sable parfumé tapissant le cendrier. Alexandre éternue. Il a le nez très sensible. Ses yeux s'illuminent d'une lueur taquine, je sens que je vais avoir droit au grand final. Effectivement, Alex prend une grande inspiration et fait s'élever dans le ciel des anneaux de fumée d'abord bien ronds - le rôdage - puis ovales, puis carrés, et se tortillant la narine, il parvient à me faire un grand octogone grisâtre, qui s'évapore en volutes jusqu'à l'étage du dessus. J'entends la voisine tousser. Désolée... la fumée monte autant que l'eau de vos jardinières descend sur mon fauteuil de jardin préféré... Ai-je dis désolée ?...
Regard noir, vaguement rougeâtre de mon ami...
"Pardon, Alexandre, j'étais distraite"... fais-je confuse, en me reconcentrant sur le spectacle. Rien que pour moi, Alex a confectionné une série de navires de fumée aux voiles vaporeuses qui s'éloignent élégamment à la file l'un de l'autre dans le bleu-mauve du ciel. Y'a pas, avec ce brave Alex, les adieux sont toujours flamboyants. Mais j'ai cette fichue feuille blanche qui m'attend, et je ne parviens pas à m'extasier autant que d'habitude. Alexandre soupire, exhale un dernier panache et se résoud à partir.
"Voilà, j'y vais" me fait Alex en me saluant d'une tape amicale sur l'épaule.
"D'accord, à la prochaine", lui dis-je, oubliant toute rancune pour lui donner une bise d'adieu.
Du balcon, je le regarde partir. Pas de doute, pour un dragon de cette taille, il a une bonne vitesse de vol, en trois secondes il a déjà disparu à l'horizon.
Bon, je n'ai plus qu'à me rassoir devant ma feuille désespérément vierge. Ce ne sont pas des lauriers qu'elle mérite, mais une couronne de fleurs d'oranger... voire mortuaire...
Mais pourquoi ne m'arrive-t-il jamais rien d'extraordinaire, à moi ?

Par Miss IsaChose, samedi 8 juillet 2006 à 18:43 :: General
